mardi 12 janvier 2010

Les nouvelles familles

Les nouvelles familles

Martine Segalen
Familles recomposées, procréations médicalement assistées, brouillage des liens de parenté et de la filiation, entrée des femmes sur le marché du travail... Autant d'évolutions et d'enjeux qui font plus que jamais de l'état un partenaire obligé de la famille.

«L'état est devenu un partenaire de la vie domestique », écrivait Emile Durkheim il y a cent ans. Il ignorait à quel point cette proposition, visionnaire à une époque où les politiques destinées à agir sur la famille en étaient encore à leurs balbutiements, serait d'actualité pour analyser l'institution familiale au tournant du xxie siècle.

L'importance accrue de la vie privée engendre une réèlle fragilité du couple, et explique la bigarrure actuelle des structures familiales

On connaît les thèses sur la « privatisation » des relations familiales. Ce mouvement est associé à la montée de l'autonomie des individus, à la fondation des unions sur un amour réciproque qui refuse l'immixtion d'autrui, qu'il s'agisse du contrôle parental ou des institutions de l'Etat. L'importance accrue de la vie privée, qu'accompagne le désir d'autonomie des individus, engendre une réelle fragilité du couple et explique la bigarrure actuelle des structures familiales. Et pourtant, jamais l'Etat n'a été autant interpellé par ce domaine soi-disant privé. Appelé à en supporter les conséquences socio-économiques (en mettant en place des politiques destinées par exemple aux mères chefs de familles monoparentales), il est également sollicité pour changer la législation afin de la mettre en accord avec de nouvelles moeurs, ou pour répondre aux demandes en faveur d'une reconnaissance publique de comportements « privés » (comme par exemple la revendication de certains couples homosexuels de pouvoir se marier, donc de bénéficier des effets issus d'une inscription à l'état civil).

Depuis 1980, la période des grands changements familiaux, tels qu'on les observait dans les courbes statistiques, s'est achevée : la chute de fécondité est accomplie, celle-ci oscillant en France, bon an mal an, autour de 1,7 enfant; le nombre des mariages reste stable, aux alentours de 280 000, et un couple sur trois continue de divorcer. Familles monoparentales et recomposées constituent environ 8 % des ménages. Elles font aujourd'hui partie du paysage familial courant.

L'insécurité de la filiation fait courir des risques majeurs aux individus comme aux sociétés

Les lieux de débats et les enjeux relatifs à l'institution familiale, pour le prochain siècle, concernent trois domaines : la question de la filiation, la question de la solidarité des générations, et enfin la question de la situation des femmes. Toutes trois, à leur manière, interpellent l'Etat, plus que jamais partie prenante du destin des familles.

L'insécurité de la filiation, la désaffiliation font courir des risques majeurs aux individus comme aux sociétés. La loi ne dit plus la norme. Si, en 1998, les couples mariés avec enfants composent encore la majorité des 24 millions de ménages français, on sait que les familles recomposées ne cessent d'augmenter. Si ces familles inventent de nouvelles relations, entre le compagnon de la mère et ses enfants, entre demi-frères et faux frères, entre vrais et faux grands-parents, elles ont du mal à être normées par la loi - et pour cause, tant elles sont fluctuantes et complexes. La loi intervient certes, puisque depuis 1993, elle dit que le couple parental doit rester associé même si la relation conjugale est achevée ; qu'ils aient été mariés ou non, les parents exercent une responsabilité conjointe à l'égard de leurs enfants. Mais en cas de mésentente sur les régimes de garde, les parents se retrouvent dans le bureau d'un juge qui ne pourra que statuer en son âme et conscience selon les critères flous de « l'intérêt de l'enfant ».

Les filiations sont aujourd'hui dissociées, et les procréations médicalement assistées brouillent les parentés

Ces nouvelles unions et désunions posent de façon inédite la question de la filiation. Autrefois, les droits et les devoirs qui y étaient attachés relevaient du mariage, qui confondait le lien biologique et le lien social. Les filiations sont aujourd'hui dissociées, puisque l'on peut être élevé par le compagnon de sa mère tout en maintenant des liens avec son père biologique.

D'un côté, certains pères sociaux souhaiteraient voir reconnu dans la loi un lien avec les enfants qu'ils ont élevés, de l'autre, un puissant mouvement a abouti à l'émergence dans le droit civil français du critère de vérité biologique (loi de 1972). Cette loi a ouvert la possibilité de récuser la paternité d'un enfant, soit par le mari de la mère, soit par la mère elle-même après dissolution de son union. Or, les récusations de paternité sont particulièrement mutilantes pour l'identité des individus, et ces dispositions législatives conduisent parfois à de sordides drames, tel celui qui s'est joué avec l'exhumation d'Yves Montand.

En même temps, le développement des techniques de reproduction assistée et les progrès de la biologie ouvrent des débats sur la filiation, elle aussi tendue entre le social et le biologique. Les procréations médicalement assistées, depuis le banal don de sperme jusqu'au don d'ovule, brouillent les parentés, qui se situent à mi-chemin entre les filiations charnelle et adoptive.

L'Etat est également interpellé par la nouvelle donne démographique, qui caractérise l'Europe du xxie siècle : le vieillissement de la population et le problème des retraites, qu'il faudra faire prendre en charge par des populations européennes dont le seuil de reproduction n'est pas assuré. Si ce problème concerne au plan macro-sociologique les économistes et les politiques, il a des incidences majeures sur les relations familiales inter-générationnelles, dont toutes les enquêtes montrent combien elles sont actives. Les « vieux » sont de moins en moins souvent à la charge de leurs enfants, mais au contraire en position de redistribuer au sein du circuit familial les prestations issues du circuit public. La remise en cause de ces équilibres ébranlerait l'équilibre familial. Car si les couples veulent et peuvent jouir d'une « intimité à distance » (aucune génération ne souhaite cohabiter avec l'autre, et les jeunes couples moins encore), c'est bien parce que la génération des 60-75 ans bénéficie de retraites qui lui permettent d'intervenir lors d'une crise familiale ou, dans de meilleurs cas, d'entretenir des liens familiaux, en accueillant leurs petits-enfants pour les vacances, ou encore en aidant ponctuellement leurs petits-enfants devenus jeunes adultes (à acquérir un logement étudiant par exemple).

Le sociologue français E. Durkheim il y a cent ans, le sociologue américain Talcott Parsons il y a cinquante ans, faisaient de l'émergence de la famille conjugale, coupée de son réseau de parenté, une caractéristique ou même une condition de l'émergence de la famille moderne. Les deux se sont trompés, car la solidité des liens entre les générations constitue un des éléments dominants des structures familiales de cette fin de siècle, qui vient contrebalancer la fragilité des unions conjugales.

Les jeunes femmes souhaitent assumer une double identité : engagées sur le marché du travail, elles veulent aussi s'occuper de leurs enfants

Enfin, la question du statut des femmes dans la famille et la société nécessite là encore, directement ou indirectement, l'intervention de l'Etat. Les « conquêtes » des féministes ont été rendues possibles par les formidables améliorations du sort de la femme concernant la maternité ; les progrès de la médecine ont profité aux mères, aux enfants en bas âge. La dissociation entre sexualité et procréation est maintenant totalement entrée dans les moeurs ; les femmes sont les maîtresses de leur corps comme de leur destin. La montée de l'autonomie féminine, et l'égalité avec les hommes dans le mariage acquise par des changements législatifs, n'a toutefois pas remis en cause le lien de couple, qui demeure une des valeurs premières aux yeux des jeunes générations. Toutes ces avancées majeures restent cependant des conquêtes fragiles, et la situation des jeunes femmes de l'an 2000 n'est pas simple, puisqu'elles souhaitent assumer, toutes les enquêtes le montrent, une double identité : engagées sur le marché du travail, elles veulent aussi avoir des enfants et pouvoir les socialiser au sein du couple. Or, la répartition dite traditionnelle des rôles n'a guère changé, les femmes assumant la plus grande part des tâches domestiques et des tâches relatives à l'éducation de leurs enfants. D'après les enquêtes de l'Insee, une femme salariée ayant au moins un enfant de moins de quinze ans, consacre, par jour, deux fois plus de temps au travail domestique (un peu plus de cinq heures) qu'un homme salarié.

Cinquante ans après la parution du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, les études consacrées à la place des femmes dans la société établissent un constat tout en nuances. Ainsi, le patriarche a disparu, hommes et femmes sont égaux dans la famille ; mais la nouvelle pauvreté touche, on le sait, les familles à la tête desquelles se trouvent des femmes seules. La position de l'Etat n'est pas neutre, quoi qu'on en dise : par exemple, dans un souci de permettre aux femmes - jamais aux hommes - de « concilier vie de famille et vie professionnelle », ont été mises en place des mesures aux effets contradictoires. En France, pour la première fois depuis trente ans, on observe un recul de la proportion de femmes mères d'enfants de moins de trois ans sur le marché de l'emploi. La loi sur les 35 heures offrira-t-elle aux jeunes femmes la possibilité d'assumer plus facilement la double identité à laquelle elles aspirent ? Il est trop tôt pour le dire.

Quoi qu'il en soit, c'est au niveau européen que, de plus en plus, se situeront les enjeux familiaux. D'importantes disparités subsistent entre les pays membres en matière de législations sociales ou de politiques familiales. Ces disparités révèlent des attitudes culturelles différentes à l'égard du travail féminin et de la place de la femme dans la société. Pour l'instant, seuls les sociologues européens se préoccupent de mettre en lumière les diversités dans les taux de travail féminin, les modes de garde des enfants ou les soutiens aux personnes âgées. Il faudra bien que les politiques se préoccupent de réduire ces écarts. Une Europe des familles qui fonctionnerait sur des valeurs, des normes et des politiques identiques reste à construire.


Martine Segalen


Sociologue à l'université Paris-X - Nanterre. Auteur de nombreux ouvrages dont un manuel de Sociologie de la famille, Armand Colin, 1996 ; et, avec Claudine Attias-Donfut, Grands-Parents, la famille à travers les générations, Odile Jacob, 1998.



Vers une reconnaissance du couple homosexuel


Selon les sondages, les Français sont plutôt pour, mais les députés sont plutôt gênés : ajourné in extremis, le 30 juin dernier, le vote du « Pacte civil de solidarité » illustre ce qu'est un sujet de société moralement délicat, virtuellement scandaleux et symboliquement chargé. L'idée d'accorder une reconnaissance légale à des couples formés de deux hommes ou de deux femmes fait partie de ces réformes sociologiquement modestes, mais moralement révolutionnaires, parce qu'elles font sauter le tabou de l'homosexualité. La France fait-elle ainsi oeuvre pionnière ? Pas vraiment : elle vient après la Californie, la Suède, la Norvège, le Danemark, l'Islande, la Belgique et les Pays-Bas...

Cependant, toutes les reconnaissances ne se valent pas. En France, des propositions différentes ont été successivement avancées depuis 1992, allant du Cuc (contrat d'union civile) au Pic (pacte d'intérêt commun), en passant par une simple réforme du concubinage légal, avant de devenir Pacs. Pourquoi tant de variantes ont-elles été nécessaires ?

D'abord, parce que l'idée d'un mariage homosexuel rigoureusement symétrique du mariage hétérosexuel n'a jamais été sérieusement envisagée. Ensuite, parce que, dans une intention de dédramatiser les sujets, les auteurs dépouillèrent certains de ces contrats de vie commune de toute référence sexuelle : jusqu'en juin 1999, le projet du Pacs resta ouvert à des frères et soeurs, à des parents proches, à des grands-parents et petits-enfants. Ces dispositions furent abandonnées après qu'on eut fait remarquer que ce genre de groupement ne faisait l'objet d'aucune demande.

Le projet final occupe un créneau étroit : celui du partenariat fondé sur une « communauté de lit ». Les contractants du Pacs ne forment ni une famille, ni une association, mais un couple. Sont associés à ce pacte des droits fiscaux, d'héritage, de propriété indivise, de responsabilité mutuelle, mais en aucun cas d'adoption conjointe, ni d'assistance à la procréation. Bref, avec sexualité et sans parentalité à la clé, le pacte semble taillé à la mesure des concubins homosexuels qui souhaitent officialiser leur relation, mais auxquels la société ne reconnaît pas de qualité parentale.

Les débats, parfois vifs, qui ont accompagné cette première reconnaissance publique du couple homosexuel, témoignent malgré tout de l'existence dans la société française d'une tension assez forte entre opinions conservatrice et progressiste.

Pour l'opinion conservatrice, qui en l'occurrence n'est pas toujours de droite ni catholique, la famille est une structure à composition fixe qui joue un rôle essentiel de reproduction sociale, et doit donc être protégée contre la tendance des individus à vouloir s'émanciper de leurs devoirs. A propos du Pacs, certains dénoncent la dérive qui pourrait en faire un quasi-mariage, à usage homosexuel et peut-être même général, ouvrant droit à la constitution d'une famille, dont ils dénoncent les risques pour les enfants. En réalité, il s'agit plus d'un épouvantail que d'une éventualité concrète, car les adoptions liées aux recompositions familiales sont aujourd'hui, même pour des couples hétérosexuels, loin d'être faciles.

Pour l'opinion progressiste, qui n'est pas toujours de gauche, la désaffection à l'égard du mariage et la multiplicité des formes familiales sont les symptômes d'une évolution profonde de la société. L'impossibilité de former certains couples est vécue comme une injustice : c'est le cas des homosexuels. Leur revendication est minoritaire : ils représentent environ 5 % de la population française, et la moitié à peine se déclare intéressée par un contrat de couple. Cependant, leur cause est exemplaire : elle va dans le sens d'une plus grande neutralité des lois face à la sexualité, et elle incarne un certain idéal moderne du couple. Quoi de plus égalitaire qu'une relation entre personnes du même sexe ? Bref, leur reconnaissance exemplifierait à la fois le droit à ladifférence et le principe de l'égalité républicaine.

Nicolas Journet

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