mardi 23 février 2010

Politique familiale: le compte n'y est pas

Alternatives économiques - Louis Maurin | Article Web - 23 février 2010
La contestation monte chez les professionnels de la petite enfance contre un projet de décret qui assouplirait les critères d'accueil en crèche, contre lequel le collectif Pas de bébés à la consigne a lancé une pétition et organisé une journée de grève mercredi 17 février. En augmentant le nombre d'enfants accueillis par un même professionnel, le décret défendu par la secrétaire d'Etat à la Famille Nadine Morano constitue une réponse a minima à la pénurie de places d'accueil pour les enfants en bas âge.

En 2009, l'indice de fécondité s'est élevé en France à deux enfants par femme toutes générations confondues, selon l'Insee [1]. Pourquoi fait-on plus d'enfants dans l'Hexagone que dans la plupart des autres pays riches ? L'articulation entre maternité et vie professionnelle joue ici un rôle déterminant : plus les femmes doivent s'arrêter de travailler pour élever leur progéniture, moins elles font d'enfants.

C'est le cas en particulier de pays comme l'Italie, l'Espagne ou encore l'Allemagne, où les possibilités de prise en charge des enfants en bas âge sont très insuffisantes. L'ampleur des politiques publiques entre aussi en jeu : la France est l'un des pays riches qui dépensent le plus pour les politiques familiales, avec 4,7 % de son produit intérieur brut (PIB), notamment via les allocations familiales.

La situation est pourtant loin d'être parfaite. D'abord, parce qu'une partie de cet argent, environ une quinzaine de milliards d'euros, est distribuée aux ménages au prorata de leurs revenus par le biais du quotient familial dans le cadre de l'impôt sur le revenu. Plus vous êtes riches, plus un enfant réduit vos impôts (avec toutefois un plafond) ! A quoi s'ajoutent, selon la même logique, les dégrèvements d'impôts offerts aux plus aisés pour la garde des jeunes enfants au domicile.

Ensuite, parce qu'il manque encore au moins 320 000 places pour accueillir hors foyer les moins de 3 ans, selon le rapport de la députée UMP Michèle Tabarot [2]. Ce phénomène résulte en partie de la division par deux du taux de scolarisation à 2 ans à l'école maternelle au cours des dix dernières années, de 35 % à 18 %, ce qui représente l'équivalent de 100 000 enfants.

Le gouvernement a cependant promis de créer 200 000 places nouvelles en crèche d'ici à 2012. Mais ces places se sont transformées en « offres de garde », notion beaucoup plus vague que l'accueil en crèche. Elles incluent en particulier 100 000 places chez une assistante maternelle. 76 000 places sont prévues en crèches associatives et municipales, dont 36 000 nouvelles et 40 000 obtenues « grâce à l'amélioration du taux d'occupation des crèches ». En clair : en diminuant le taux d'encadrement, comme le prévoit le projet de décret de la secrétaire d'Etat à la Famille Nadine Morano, présenté début février au conseil d'administration de la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf) et aujourd'hui contesté par les professionnels de la petite enfance.

En termes de politiques publiques, la demande des familles se porte de plus en plus vers les équipements et services collectifs. Tous les ans, la Cnaf réalise avec le Crédoc une enquête sur ces sujets. Au cours des vingt dernières années, la part de la population qui estime que « les équipements ou les services collectifs sont préférables pour aider les familles » est passée de 36 % à 65 %, contre 50 % à 34 % pour les aides monétaires [3]. C'est l'ensemble des politiques publiques qu'il faudrait revoir.

Louis Maurin | Article Web - 23 février 2010

mardi 12 janvier 2010

ENFANTS, ADOS ET PARENTS VEULENT DES RÉPONSES

ENFANTS, ADOS ET PARENTS VEULENT DES RÉPONSES
Article paru dans l'édition du 28.03.09
lle est menacée par un inconnu ? » Ou bien : « Il est accro aux jeux vidéo ? » Ou encore : « Son blog la met en danger ? »... « Appelez Net Ecoute Famille au 0820 200 000 ».
Les slogans sont peut-être un rien provocateurs. Mais ils ont le mérite d'être clairs et explicites : la ligne téléphonique de Net Ecoute Famille est là pour répondre à toutes les questions. Aux légitimes interrogations des parents qui se sentent dépassés par les nouvelles technologies. Comme à celles des enfants, des adolescents, qui ne peuvent pas toujours évoquer en famille leurs angoisses ou leurs mésaventures. La ligne a été inaugurée en décembre 2008 par Michèle Alliot-Marie, ministre de l'intérieur et Eric Besson, secrétaire d'Etat à l'économie numérique.

Derrière Net Ecoute Famille, une association, E-Enfance, créée et présidée par Christine du Fretay. Le numéro reçoit chaque jour une quinzaine d'appels faisant part de « problèmes importants », affirme la présidente de l'association. Une jeune fille qui tombe amoureuse d'un homme qui n'est pas de son âge, une autre qui découvre sur le Net une de ses photos retouchées pour la rendre humiliante... L'association propose une aide psychologique à ceux qui ont pu être confrontés à des problèmes graves (images choquantes, harcèlement moral et sexuel, mauvaises rencontres, pédophilie, dépendance à Internet ou aux jeux vidéo...). Mais la mission de la ligne d'écoute ne s'arrête pas là. Elle propose également une aide à l'installation de contrôle parental, elle distille des conseils pour une utilisation sécurisée d'Internet et du téléphone mobile pour les enfants et adolescents. « Notre but est que les jeunes tirent le meilleur parti d'Internet. Nous sommes pour une protection positive », précise Christine du Fretay.

L'association s'est ainsi beaucoup investie pour obtenir l'accord entre les fournisseurs d'accès à Internet et le gouvernement sur l'obligation de fournir gratuitement un logiciel de contrôle parental. Sur le site de l'association, les établissements scolaires peuvent également se procurer un DVD de 45 minutes Enfants, ados : Internet sans danger, avec la participation des artistes Yannick Noah et Hélène Segara, destiné aussi bien aux parents qu'aux collégiens. En février, à l'occasion du Safer Internet Day (journée d'Internet sans danger) organisé par la Commission européenne, E-Enfance a publié, en partenariat avec l'institut d'études Ipsos, une enquête sur l'attitude des parents face à l'utilisation d'Internet, du téléphone portable et des jeux vidéos. L'étude révèle que 32 % des parents seulement parlent systématiquement d'Internet avec leurs enfants, et 53 % pensent que leur progéniture ne court aucun risque sur le Web et les messageries. Les deux tiers des parents (66 %) ne disent pas régulièrement à leurs enfants qu'il ne faut pas répondre aux messages d'inconnus, et surtout 92 % ne pensent pas systématiquement à rappeler à leurs enfants que tout ce qu'ils lisent ou voient sur Internet n'est pas vrai.

O. Z.

Les nouvelles familles

Les nouvelles familles

Martine Segalen
Familles recomposées, procréations médicalement assistées, brouillage des liens de parenté et de la filiation, entrée des femmes sur le marché du travail... Autant d'évolutions et d'enjeux qui font plus que jamais de l'état un partenaire obligé de la famille.

«L'état est devenu un partenaire de la vie domestique », écrivait Emile Durkheim il y a cent ans. Il ignorait à quel point cette proposition, visionnaire à une époque où les politiques destinées à agir sur la famille en étaient encore à leurs balbutiements, serait d'actualité pour analyser l'institution familiale au tournant du xxie siècle.

L'importance accrue de la vie privée engendre une réèlle fragilité du couple, et explique la bigarrure actuelle des structures familiales

On connaît les thèses sur la « privatisation » des relations familiales. Ce mouvement est associé à la montée de l'autonomie des individus, à la fondation des unions sur un amour réciproque qui refuse l'immixtion d'autrui, qu'il s'agisse du contrôle parental ou des institutions de l'Etat. L'importance accrue de la vie privée, qu'accompagne le désir d'autonomie des individus, engendre une réelle fragilité du couple et explique la bigarrure actuelle des structures familiales. Et pourtant, jamais l'Etat n'a été autant interpellé par ce domaine soi-disant privé. Appelé à en supporter les conséquences socio-économiques (en mettant en place des politiques destinées par exemple aux mères chefs de familles monoparentales), il est également sollicité pour changer la législation afin de la mettre en accord avec de nouvelles moeurs, ou pour répondre aux demandes en faveur d'une reconnaissance publique de comportements « privés » (comme par exemple la revendication de certains couples homosexuels de pouvoir se marier, donc de bénéficier des effets issus d'une inscription à l'état civil).

Depuis 1980, la période des grands changements familiaux, tels qu'on les observait dans les courbes statistiques, s'est achevée : la chute de fécondité est accomplie, celle-ci oscillant en France, bon an mal an, autour de 1,7 enfant; le nombre des mariages reste stable, aux alentours de 280 000, et un couple sur trois continue de divorcer. Familles monoparentales et recomposées constituent environ 8 % des ménages. Elles font aujourd'hui partie du paysage familial courant.

L'insécurité de la filiation fait courir des risques majeurs aux individus comme aux sociétés

Les lieux de débats et les enjeux relatifs à l'institution familiale, pour le prochain siècle, concernent trois domaines : la question de la filiation, la question de la solidarité des générations, et enfin la question de la situation des femmes. Toutes trois, à leur manière, interpellent l'Etat, plus que jamais partie prenante du destin des familles.

L'insécurité de la filiation, la désaffiliation font courir des risques majeurs aux individus comme aux sociétés. La loi ne dit plus la norme. Si, en 1998, les couples mariés avec enfants composent encore la majorité des 24 millions de ménages français, on sait que les familles recomposées ne cessent d'augmenter. Si ces familles inventent de nouvelles relations, entre le compagnon de la mère et ses enfants, entre demi-frères et faux frères, entre vrais et faux grands-parents, elles ont du mal à être normées par la loi - et pour cause, tant elles sont fluctuantes et complexes. La loi intervient certes, puisque depuis 1993, elle dit que le couple parental doit rester associé même si la relation conjugale est achevée ; qu'ils aient été mariés ou non, les parents exercent une responsabilité conjointe à l'égard de leurs enfants. Mais en cas de mésentente sur les régimes de garde, les parents se retrouvent dans le bureau d'un juge qui ne pourra que statuer en son âme et conscience selon les critères flous de « l'intérêt de l'enfant ».

Les filiations sont aujourd'hui dissociées, et les procréations médicalement assistées brouillent les parentés

Ces nouvelles unions et désunions posent de façon inédite la question de la filiation. Autrefois, les droits et les devoirs qui y étaient attachés relevaient du mariage, qui confondait le lien biologique et le lien social. Les filiations sont aujourd'hui dissociées, puisque l'on peut être élevé par le compagnon de sa mère tout en maintenant des liens avec son père biologique.

D'un côté, certains pères sociaux souhaiteraient voir reconnu dans la loi un lien avec les enfants qu'ils ont élevés, de l'autre, un puissant mouvement a abouti à l'émergence dans le droit civil français du critère de vérité biologique (loi de 1972). Cette loi a ouvert la possibilité de récuser la paternité d'un enfant, soit par le mari de la mère, soit par la mère elle-même après dissolution de son union. Or, les récusations de paternité sont particulièrement mutilantes pour l'identité des individus, et ces dispositions législatives conduisent parfois à de sordides drames, tel celui qui s'est joué avec l'exhumation d'Yves Montand.

En même temps, le développement des techniques de reproduction assistée et les progrès de la biologie ouvrent des débats sur la filiation, elle aussi tendue entre le social et le biologique. Les procréations médicalement assistées, depuis le banal don de sperme jusqu'au don d'ovule, brouillent les parentés, qui se situent à mi-chemin entre les filiations charnelle et adoptive.

L'Etat est également interpellé par la nouvelle donne démographique, qui caractérise l'Europe du xxie siècle : le vieillissement de la population et le problème des retraites, qu'il faudra faire prendre en charge par des populations européennes dont le seuil de reproduction n'est pas assuré. Si ce problème concerne au plan macro-sociologique les économistes et les politiques, il a des incidences majeures sur les relations familiales inter-générationnelles, dont toutes les enquêtes montrent combien elles sont actives. Les « vieux » sont de moins en moins souvent à la charge de leurs enfants, mais au contraire en position de redistribuer au sein du circuit familial les prestations issues du circuit public. La remise en cause de ces équilibres ébranlerait l'équilibre familial. Car si les couples veulent et peuvent jouir d'une « intimité à distance » (aucune génération ne souhaite cohabiter avec l'autre, et les jeunes couples moins encore), c'est bien parce que la génération des 60-75 ans bénéficie de retraites qui lui permettent d'intervenir lors d'une crise familiale ou, dans de meilleurs cas, d'entretenir des liens familiaux, en accueillant leurs petits-enfants pour les vacances, ou encore en aidant ponctuellement leurs petits-enfants devenus jeunes adultes (à acquérir un logement étudiant par exemple).

Le sociologue français E. Durkheim il y a cent ans, le sociologue américain Talcott Parsons il y a cinquante ans, faisaient de l'émergence de la famille conjugale, coupée de son réseau de parenté, une caractéristique ou même une condition de l'émergence de la famille moderne. Les deux se sont trompés, car la solidité des liens entre les générations constitue un des éléments dominants des structures familiales de cette fin de siècle, qui vient contrebalancer la fragilité des unions conjugales.

Les jeunes femmes souhaitent assumer une double identité : engagées sur le marché du travail, elles veulent aussi s'occuper de leurs enfants

Enfin, la question du statut des femmes dans la famille et la société nécessite là encore, directement ou indirectement, l'intervention de l'Etat. Les « conquêtes » des féministes ont été rendues possibles par les formidables améliorations du sort de la femme concernant la maternité ; les progrès de la médecine ont profité aux mères, aux enfants en bas âge. La dissociation entre sexualité et procréation est maintenant totalement entrée dans les moeurs ; les femmes sont les maîtresses de leur corps comme de leur destin. La montée de l'autonomie féminine, et l'égalité avec les hommes dans le mariage acquise par des changements législatifs, n'a toutefois pas remis en cause le lien de couple, qui demeure une des valeurs premières aux yeux des jeunes générations. Toutes ces avancées majeures restent cependant des conquêtes fragiles, et la situation des jeunes femmes de l'an 2000 n'est pas simple, puisqu'elles souhaitent assumer, toutes les enquêtes le montrent, une double identité : engagées sur le marché du travail, elles veulent aussi avoir des enfants et pouvoir les socialiser au sein du couple. Or, la répartition dite traditionnelle des rôles n'a guère changé, les femmes assumant la plus grande part des tâches domestiques et des tâches relatives à l'éducation de leurs enfants. D'après les enquêtes de l'Insee, une femme salariée ayant au moins un enfant de moins de quinze ans, consacre, par jour, deux fois plus de temps au travail domestique (un peu plus de cinq heures) qu'un homme salarié.

Cinquante ans après la parution du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, les études consacrées à la place des femmes dans la société établissent un constat tout en nuances. Ainsi, le patriarche a disparu, hommes et femmes sont égaux dans la famille ; mais la nouvelle pauvreté touche, on le sait, les familles à la tête desquelles se trouvent des femmes seules. La position de l'Etat n'est pas neutre, quoi qu'on en dise : par exemple, dans un souci de permettre aux femmes - jamais aux hommes - de « concilier vie de famille et vie professionnelle », ont été mises en place des mesures aux effets contradictoires. En France, pour la première fois depuis trente ans, on observe un recul de la proportion de femmes mères d'enfants de moins de trois ans sur le marché de l'emploi. La loi sur les 35 heures offrira-t-elle aux jeunes femmes la possibilité d'assumer plus facilement la double identité à laquelle elles aspirent ? Il est trop tôt pour le dire.

Quoi qu'il en soit, c'est au niveau européen que, de plus en plus, se situeront les enjeux familiaux. D'importantes disparités subsistent entre les pays membres en matière de législations sociales ou de politiques familiales. Ces disparités révèlent des attitudes culturelles différentes à l'égard du travail féminin et de la place de la femme dans la société. Pour l'instant, seuls les sociologues européens se préoccupent de mettre en lumière les diversités dans les taux de travail féminin, les modes de garde des enfants ou les soutiens aux personnes âgées. Il faudra bien que les politiques se préoccupent de réduire ces écarts. Une Europe des familles qui fonctionnerait sur des valeurs, des normes et des politiques identiques reste à construire.


Martine Segalen


Sociologue à l'université Paris-X - Nanterre. Auteur de nombreux ouvrages dont un manuel de Sociologie de la famille, Armand Colin, 1996 ; et, avec Claudine Attias-Donfut, Grands-Parents, la famille à travers les générations, Odile Jacob, 1998.



Vers une reconnaissance du couple homosexuel


Selon les sondages, les Français sont plutôt pour, mais les députés sont plutôt gênés : ajourné in extremis, le 30 juin dernier, le vote du « Pacte civil de solidarité » illustre ce qu'est un sujet de société moralement délicat, virtuellement scandaleux et symboliquement chargé. L'idée d'accorder une reconnaissance légale à des couples formés de deux hommes ou de deux femmes fait partie de ces réformes sociologiquement modestes, mais moralement révolutionnaires, parce qu'elles font sauter le tabou de l'homosexualité. La France fait-elle ainsi oeuvre pionnière ? Pas vraiment : elle vient après la Californie, la Suède, la Norvège, le Danemark, l'Islande, la Belgique et les Pays-Bas...

Cependant, toutes les reconnaissances ne se valent pas. En France, des propositions différentes ont été successivement avancées depuis 1992, allant du Cuc (contrat d'union civile) au Pic (pacte d'intérêt commun), en passant par une simple réforme du concubinage légal, avant de devenir Pacs. Pourquoi tant de variantes ont-elles été nécessaires ?

D'abord, parce que l'idée d'un mariage homosexuel rigoureusement symétrique du mariage hétérosexuel n'a jamais été sérieusement envisagée. Ensuite, parce que, dans une intention de dédramatiser les sujets, les auteurs dépouillèrent certains de ces contrats de vie commune de toute référence sexuelle : jusqu'en juin 1999, le projet du Pacs resta ouvert à des frères et soeurs, à des parents proches, à des grands-parents et petits-enfants. Ces dispositions furent abandonnées après qu'on eut fait remarquer que ce genre de groupement ne faisait l'objet d'aucune demande.

Le projet final occupe un créneau étroit : celui du partenariat fondé sur une « communauté de lit ». Les contractants du Pacs ne forment ni une famille, ni une association, mais un couple. Sont associés à ce pacte des droits fiscaux, d'héritage, de propriété indivise, de responsabilité mutuelle, mais en aucun cas d'adoption conjointe, ni d'assistance à la procréation. Bref, avec sexualité et sans parentalité à la clé, le pacte semble taillé à la mesure des concubins homosexuels qui souhaitent officialiser leur relation, mais auxquels la société ne reconnaît pas de qualité parentale.

Les débats, parfois vifs, qui ont accompagné cette première reconnaissance publique du couple homosexuel, témoignent malgré tout de l'existence dans la société française d'une tension assez forte entre opinions conservatrice et progressiste.

Pour l'opinion conservatrice, qui en l'occurrence n'est pas toujours de droite ni catholique, la famille est une structure à composition fixe qui joue un rôle essentiel de reproduction sociale, et doit donc être protégée contre la tendance des individus à vouloir s'émanciper de leurs devoirs. A propos du Pacs, certains dénoncent la dérive qui pourrait en faire un quasi-mariage, à usage homosexuel et peut-être même général, ouvrant droit à la constitution d'une famille, dont ils dénoncent les risques pour les enfants. En réalité, il s'agit plus d'un épouvantail que d'une éventualité concrète, car les adoptions liées aux recompositions familiales sont aujourd'hui, même pour des couples hétérosexuels, loin d'être faciles.

Pour l'opinion progressiste, qui n'est pas toujours de gauche, la désaffection à l'égard du mariage et la multiplicité des formes familiales sont les symptômes d'une évolution profonde de la société. L'impossibilité de former certains couples est vécue comme une injustice : c'est le cas des homosexuels. Leur revendication est minoritaire : ils représentent environ 5 % de la population française, et la moitié à peine se déclare intéressée par un contrat de couple. Cependant, leur cause est exemplaire : elle va dans le sens d'une plus grande neutralité des lois face à la sexualité, et elle incarne un certain idéal moderne du couple. Quoi de plus égalitaire qu'une relation entre personnes du même sexe ? Bref, leur reconnaissance exemplifierait à la fois le droit à ladifférence et le principe de l'égalité républicaine.

Nicolas Journet

Vers de nouveaux liens conjugaux

Vers de nouveaux liens conjugaux

Serge Chaumier
La relation de couple est en pleine mutation. Après le modèle romantique de l'amour fusionnel émergerait une nouvelle conception de la vie à deux : l'amour fissionnel, qui permet de conjuguer affirmation de soi et sentiment amoureux.

Parmi les multiples crises, réelles ou supposées, que les experts diagnostiquent et dont les médias se font régulièrement l'écho, celle qui affecte la famille est des plus centrales pour les sociétés modernes (1). Or, s'il faut croire Auguste Comte et ses descendants positivistes, il s'agit du socle constitutif de l'organisation sociale, structurant l'ensemble des autres composantes de la vie collective.

Cette visée n'a pas pour seul effet de rendre toute évolution suspecte, mais d'attacher les sciences humaines et sociales à une conception conservatrice des liens privés. Tout éloignement du modèle normatif de la famille, idéalisée comme « traditionnelle », est d'abord considéré comme suspect et dangereux. Et les indicateurs ne manquent pas : reconnaissance, puis augmentation des divorces, révision des rôles et du partage des tâches, émancipation et revendication du travail des femmes, baisse de la natalité, développement des méthodes contraceptives, chute du nombre des mariages, accès à la légitimité des couples concubins, élaboration de statuts nouveaux, tel le Pacs, émergence de formes familiales nouvelles comme les familles mono ou multiparentales, recomposées ou polynucléaires, remise en cause de l'autorité puis du patronyme paternel, augmentation vertigineuse du nombre de célibataires, affirmation des unions homosexuelles, revendication novatrice de l'homoparentalité... La liste est longue des changements à l'oeuvre dans la sphère familiale depuis deux siècles qui, à chaque fois, déclenchent des réactions d'effroi quant aux conséquences pour le maintien de l'ordre social et la bonne santé des membres de la famille, notamment des enfants, toujours instrumentalisés pour la circonstance.

Au-delà des débats idéologiques, nous voudrions souligner combien la crise est en réalité structurelle, dont ces multiples faits sont les jalons. Elle exprime, depuis la naissance de la sociologie, le même principe qui s'affirme progressivement en prenant des formes nouvelles. Plutôt qu'une dégradation d'une famille originelle - l'étude historique nous en dévoile le caractère mythique -, une dégénérescence de liens idéaux, une atteinte à la morale traditionnelle ou un danger pour l'équilibre des individus, nous préférons lire les symptômes d'une évolution cohérente des moeurs.

Amour dans le mariage, mariage d'amour

C'est le statut de l'individu, conjugué à la métamorphose des relations affectives, qui donne un sens à ces mutations. Si l'amour est devenu constitutif des rapports conjugaux, la variation de son expression a inévitablement des conséquences sur la structure familiale. La crise n'est pas en soi dissolution et décomposition, mais passage d'un état à un autre au travers de phases de déconstruction des anciens repères et de reconstruction de nouveaux. Même si elle est toujours déstabilisatrice, la transition met à jour de nouvelles relations.

Dans le film La Crise, de Coline Serreau, plusieurs couples sont mis en scène. Ils expriment assez bien l'évolution survenue dans les structures conjugales depuis l'après-guerre. Comme souvent, les représentations sociales, ici cinématographiques, permettent de modéliser des situations sociologiques. Arrivée à la cinquantaine, la mère, interprétée par Maria Casarès, revoit le contrat de couple qui la lie à son conjoint. Elle s'est consacrée jusque-là corps et âme à son mari et à ses enfants, mais elle prend conscience que cette vie était un don de soi. Si elle ne regrette pas nécessairement cette expérience, elle entend à présent affirmer ses envies et ses désirs. Après s'être préoccupée des autres, et s'être vraisemblablement mutilée, elle décide de vivre pour elle-même. Elle estime qu'elle peut très bien à présent s'accorder du temps pour s'écouter.

Cette idée simple, combien de femmes ne l'ont-elles pas un jour pensée ? Ceci signifie au moins deux choses : que les femmes de cette génération n'entendent pas se sacrifier pour la vie, à l'instar de leur mère ; ensuite, que la vie de famille était jusque-là un renoncement. Il faut expliquer ces deux conséquences. La destinée des femmes a été historiquement construite comme un devoir d'abnégation, mais elles n'entendent plus en assumer le poids. Ainsi reprennent-elles leur liberté ou refusent-elles d'entrer dans ce type de lien, qui annihile pour un temps au moins leur subjectivité. Si les mères revendiquent leur émancipation après avoir fait les frais d'un modèle aliénant pour leur personnalité, leurs filles sont plus rétives à y entrer et plaident pour une transformation des relations dès le départ. Ainsi les premières divorcent et les secondes entendent changer le lien familial lui-même pour ne pas y sacrifier une part de leur existence. C'est le cas - dans le film - de sa fille, Zabou, dont nous reparlerons plus loin.

C'est le dilemme de la modernité : alors qu'elle était d'une autre nature auparavant, la relation matrimoniale s'est établie sur l'inclination. Au mariage d'intérêt a succédé l'amour dans le mariage, puis le mariage par amour. Le devoir chrétien de s'aimer parce qu'on était marié a été remplacé par le rêve de se marier parce qu'on s'aimait. Si l'évolution a incontestablement l'air d'un progrès social, un certain héritage religieux s'est trouvé mêlé aux caractéristiques romantiques pour inventer et mettre en place le modèle du mariage d'amour. A l'impératif chrétien d'abnégation fait aux femmes de se consacrer à leur époux et leur descendance s'est substituée la construction de la destinée sentimentale comme réalisation de soi. Elevées dans l'attente du grand amour et du prince charmant, les femmes étaient alors supposées y trouver le sens de leur existence. En se sacrifiant à leur famille, elles faisaient de l'amour le but de toute leur existence.

Ainsi, à la promesse d'émancipation contenue dans la philosophie des droits de l'homme, portée par la Révolution française, a répondu le nouvel idéal de fusion romantique et de complémentarité des amants unis selon un même motif. Les femmes ont été dupes de ce rêve pour un temps, l'idéologie de la différence des sexes venant renforcer et naturaliser des rôles sociaux inégalitaires (2). La prétendue destinée naturelle des femmes à aimer, « leur sainte mission », selon les mots d'Auguste Comte, a alors été justifiée tant par les artistes, les intellectuels que les savants. Mais ce qui a permis l'émergence de la sentimentalité dans le couple, à savoir le processus historique d'individualisation, est justement ce qui, mené à terme, en bouleverse l'expression. L'individu s'est émancipé de la communauté, de la parentèle et des unions imposées, il a affirmé son libre choix. L'amour a pu devenir le socle des relations matrimoniales. Mais l'illusion subsistait : la femme replongeait aussitôt dans l'anonymat.

Le trompe-l'oeil de la fusion romantique

Parce que les femmes ont conquis une reconnaissance sur le marché du travail, qu'elles ont affirmé le droit à disposer d'elles-mêmes, notamment de leur corps, elles n'entendent plus renoncer à leur individualité que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur de la famille. Or, le modèle de la fusion romantique n'est envisageable que si l'un des deux partenaires accepte de disparaître dans l'opération. La subjectivité de l'un doit se réduire à celle de l'autre pour que l'idéal fonctionne. Historiquement, ce sont les femmes qui étaient élevées « pour disparaître ». Le message d'amour leur était principalement adressé. Les hommes ne faisaient pas de l'amour le tout de leur existence, ils laissaient les femmes en alimenter le culte, commentent Gilles Falconnet et Nadine Lefaucheur (3).

Dans la réalité, ce modèle n'a existé que sporadiquement et dans certaines catégories sociales. Dans la plupart des classes sociales avant-guerre, on ne se marie pas vraiment par amour même si cet idéal est déjà affirmé, l'amour survient surtout après la cérémonie de mariage. Il est plus un devoir qu'un droit. Pour cela, l'union est assez solide car elle repose clairement sur le sacrifice d'une des deux individualités. C'est après-guerre que se généralise le mariage d'amour. Au sacrifice affirmé succède le sacrifice dissimulé. Or, une fois l'expérience menée, les enfants élevés, les femmes prennent conscience que l'idéal de partage est un trompe-l'oeil qui cache une situation inégalitaire. Elles seront pour cette raison de plus en plus nombreuses à demander le divorce et à recommencer leur vie, comprenant parfois le dévouement que l'amour leur réclame trop souvent.

Mais l'amour n'est qu'un mot ! Polysémique, il se charge des signifiants qu'on lui accorde. Pour cette raison, il s'adapte et se transforme au gré des situations sociales et culturelles. Un nouveau type de relation amoureuse émerge donc avec une certaine « déromantisation » des relations. Même si l'idéal demeure, notamment alimenté par les producteurs de rêve, la fusion est en recul dans la réalité.

La mise en couple fait de plus en plus de place à l'affirmation des deux individualités.

Dès lors, les situations se complexifient et de nouveaux repères doivent être trouvés pour gérer les rapports intrafamiliaux. Les modes d'aimer hérités des modèles parentaux, de la socialisation amoureuse imprégnée de romantisme, des apprentissages issus des fictions romanesques se confrontent aux exigences des individus à être sujets de leur histoire et, plus précisément, à la volonté des femmes d'exister pour elles-mêmes.

Un archétype de la femme réduite au rang d'objet, totalement dépossédée de soi par le mariage, nous est proposé dans Un air de famille de Cédric Clapish. Epouse modèle, son existence se réduit à l'horizon de son conjoint. Cette aliénation est insupportable à sa belle-soeur, plus jeune, revendicative et certaine de ne pas tomber dans ces humiliations. Elle saura composer un autre couple, où l'autonomie sera de mise. Ainsi s'invente un mode d'aimer qui doit concilier l'autonomie au partage d'une expérience existentielle qui ne veut en rien perdre de sa force. Si la passion amoureuse paraît moins violente qu'aux plus belles heures du romantisme, nourries de sublimation de la sexualité, ce sont des relations plus sereines, et peut-être moins névrotiques qui se font jour. Le couple doit apprendre de nouveaux partages qui permettent à chacun d'exister sans se nier. Les relations préromantiques offraient à chacun de développer un univers qui lui était propre. Il y avait séparation des genres, les rôles sociaux étaient nettement distincts. L'homme comme la femme avaient leurs univers particuliers. Dans l'aristocratie, il arrivait même que mari et femme ne se croisent qu'occasionnellement. L'un demeurant à Paris, l'autre en province, leur réseau social n'était pas confondu. Si tous les couples n'atteignaient pas ce paroxysme, ce système se retrouvait peu ou prou partagé par tous. Le mariage n'était pas synonyme de confusion des destins. C'est un peu à ce défi qu'est convoqué le post-romantisme, puisque le rêve néoplatonicien n'a pas tenu ses promesses.

Les contradictions de l'amour fusionnel sont multiples, et les raisons psychanalytiques qui en rendent les manifestations infantiles ne sont pas les moindres. La fusion est une disparition de soi, une gazéification quand elle n'est pas synonyme du désir d'engloutir l'autre, de se l'approprier pour mieux le posséder. Nombre d'auteurs ont souligné les caractéristiques de l'amour romantique qui conduit au mimétisme des amants, à leur si parfaite entente qu'elle suppose l'aliénation de leur existence individuelle. David Cooper faisait remarquer que chacun s'approprie si bien l'autre que les deux finissent par s'autodissoudre l'un dans l'autre), et Ti-Grace Atkinson de noter que c'était plus souvent la femme qui fait les frais de ce « cannibalisme métaphysique »(4). Car les effets, s'ils sont partagés, sont malgré tout plus lourds à supporter pour celles qui font de l'amour l'essentiel de leur vie. Comment mieux dire que Clara Malraux ce que représente ce don de soi à l'homme aimé : « Je m'apercevais que vivre avec André était un cadeau royal que je payais de ma propre disparition »(5)?

La critique féministe a martelé l'injustice de ce discours d'amour, d'autant plus pervers qu'il prétend que c'est là la chance et le salut des femmes. Cependant, les mécanismes mêmes de l'amour romantique n'ont pas fait l'objet d'une attention aussi soutenue qu'ils le méritent, d'une part parce qu'il s'agit d'un sujet jugé futile (« un truc de bonnes femmes », justement), d'autre part parce que la critique de l'idéal romantique est jugée inconvenante, puisqu'il s'agit du rêve même de l'innocence et de la pureté. Il est permis aussi de penser que ce n'est pas dans l'intérêt des hommes d'en débusquer les contenus idéologiques, qui finalement les servent, et que les femmes rechignent à déconstruire ce qui constitue le fond même de l'espérance. Trouver le prince charmant, l'homme parfait qui nous comprenne mieux que nous-même, sa moitié perdue, « le bon numéro » à la loterie de l'amour, facteur de révélation de soi, fait encore figure d'idéal pour nombre d'entre elles. Les médias et les fictions surfent allégrement sur ces illusions. Pourtant, la déconstruction de l'amour romantique ne signifie pas le renoncement à toute forme d'amour : simplement, il s'agit de l'invention d'un nouvel art d'aimer.

L'émergence du ternaire

Au quotidien, s'actualise un dépassement des relations tenues jusque-là pour idéales. En cela, les pratiques sont en avance sur les représentations sociales de l'amour. Il ne s'agit plus de se confondre. La relation est la réunion de deux vies qui ouvre sur une tierce histoire, celle du couple (6). Les trois récits disposent de leur autonomie. Apprendre à exister ensemble et séparément. « Etre libres ensemble », selon la belle formule de François de Singly (7). La recherche d'indépendance de chacun des membres du couple a été interprétée parfois comme une stratégie égoïste, parce qu'à l'aune du parangon fusionnel. Pourtant, il ne s'agit pas de renier l'amour que l'on se porte mais de le nourrir de respirations extérieures. Georg Simmel se demandait déjà si on ne s'appartiendrait pas davantage qualitativement en s'appartenant moins quantitativement (8).

Logiquement, les nouveaux couples aménagent des temps de partage et des espaces de ressourcement. La famille des années 50 a vécu. Il n'est plus imaginable de tout faire ensemble parce qu'on s'aime. Ce n'est pas un hasard si ce sont les femmes qui sont les plus en attente de cette liberté car elle s'accompagne inévitablement de nouveaux rapports et d'une plus grande égalité entre les partenaires. C'est d'abord dans la sphère du travail, puis celle des loisirs que l'autonomie s'affiche. Les jeunes femmes apprécient de passer des soirées entre filles, et des amis d'aller au cinéma, sans nécessairement être accompagnés de leurs compagnons ou compagnes respectifs. Ces faits d'apparence anodine sont des signes qui passent inaperçus, qui semblent « naturels », mais qui augurent de nouvelles formes conjugales. Car l'indépendance, si elle est plus ou moins affirmée selon les contrats de couple, est néanmoins un trait partagé par l'ensemble, et caractérise une tendance de fond. Le couple comprend l'altérité, et reconnaît l'existence du tiers. Ce qui était hier occulté, dissimulé ou renié est susceptible de s'exprimer plus ouvertement. C'est ce que nous avons proposé de désigner sous le terme d'amour fissionnel.

Dans La Crise, la famille est surprise de la réaction de la mère qui, un jour, se rebelle et décide de prendre du temps pour elle. Si le comportement de sa fille, Zabou, est davantage compris, il est pourtant bien plus radical. Il incarne la volonté de vivre avec et sans l'autre. Cette contradiction se résout par le choix de faire habitat séparé. Cette forme de conjugalité nouvelle, baptisée « couple non cohabitant » dans les enquêtes de l'Ined, commence à devenir statistiquement repérable (9). C'est la forme symptomatique d'une conception du couple qui prend des formes moins extrémistes pour le plus grand nombre. Certains préfèrent faire chambre séparée, d'autres passer des fins de semaines ou des vacances sans l'autre. Plus souvent il s'agira de passer une soirée, de s'accorder un déplacement, de pratiquer des activités sans son conjoint. Avoir la joie de se retrouver, penser à l'autre dans l'éloignement nécessite la distance. Pouvoir faire la grasse matinée, dormir avec ses chaussettes ou sauter un repas, sans regard ni justification, sont des banalités dont un sociologue sérieux ne saurait faire état. Ce sont pourtant ces petits riens qui permettent à l'individu d'éprouver un sentiment de liberté et de réaffirmer un principe de renouvellement de son existence.

Le quant-à-soi est une protection contre le risque de négation de son identité. Disposer de son jardin secret permet de cultiver d'abord pour soi-même, mais aussi d'aller à la rencontre de tous les autres. La solitude devient une ouverture sur l'altérité. Pour cela, le mode de vie célibataire est de plus en plus apprécié puisqu'il peut être synonyme de relations sociales plus riches et d'activités culturelles plus denses. Le couple fissionnel propose de bénéficier des deux types d'avantages. Se lier sans se nouer l'un à l'autre, résume l'éthique des couples qui entendent bénéficier d'une relation qui ne soit pas un enfermement.

Le couple fissionnel nécessite de repenser les termes du contrat. Si la plupart des couples s'accorde une ouverture à l'altérité qui demeure insérée dans les repères traditionnels, en permettant au vécu affectif de s'épancher - et parfois aux relations sexuelles, mais plus rarement aux relations sentimentales et amoureuses -, ce qui importe, c'est de noter la tension inévitable qu'il convient de gérer entre le couple et le groupe. Toujours le tiers est présent, auquel il faut assigner une place. A la figure de l'adultère succède celle de la reconnaissance plus ou moins formelle. La fidélité doit trouver de nouvelles frontières qui ne sont pas nécessairement celles du corps. La dédramatisation des aventures extra-conjugales rend possible de les vivre ouvertement sans être en proie à la souffrance et sans se résoudre au crime passionnel, ni même à la séparation.

Mais ce n'est pas là le plus important. La sexualité n'est qu'une des expressions des nouvelles relations instaurées dans le couple. Le climat de confiance généré par une entente plus amicale entre les hommes et les femmes, que la plus grande égalité des partenaires rend possible, conduit à découvrir un polymorphisme des échanges. L'énergie puisée dans la rencontre avec autrui alimente le couple et lui permet de se régénérer. L'autonomie n'est pas porteuse de morcellement et de rupture, mais bien au contraire de la régénérescence des liens. La dissémination d'un principe de réaffirmation de soi dans la multiplicité des échanges sociaux entretenus fournit aux partenaires une assurance pour le partage d'une expérience commune. Leur existence y puise une légitimité sans s'y résoudre.

De nouveaux codes relationnels

L'ouverture au tiers bouleverse dans le même élan l'ensemble des relations sociales. Avec les redéfinitions du couple et de ses limites, ce sont les identités qui sont interrogées. L'interchangeabilité des rôles est une dimension incontournable des nouveaux couples. Si les hommes acceptent l'affirmation des femmes, ils sont eux-mêmes en prise avec une redéfinition de la masculinité (10). La porosité gagne les solides frontières entre le masculin et le féminin, mais aussi entre les orientations sexuelles. Si les modes de vie plus indépendants des homosexuels ont pu servir de modèle à la constitution d'un nouveau contrat de couple, à l'heure où la revendication de légitimité et de visibilité sociale fait réclamer un mariage homosexuel, c'est surtout à un dépassement des enfermements que l'on assiste. Pour Michel Dorais, les ambisexuels sont les trouble-fête de l'intégrisme identitaire (11). De même, la sexualité génitale/anale est-elle remise en cause pour une conception plus large et polymorphe. La réhabilitation de la tendresse, de la séduc- tion et de la sensualité sont autant d'effets de cette ouverture.

Peut-être est-ce là l'effet d'une approche queer qui imprègne l'air du temps pour forger d'autres mentalités, que Ilan Duran Cohen met admirablement en scène dans La Confusion des genres. Le recouvrement des notions, de masculin/féminin ; homo et hétérosexualité ; sexualité et polymorphisme sont corollaires des envies d'adopter tous les rôles, selon les désirs en présence. Le mode de vie couronnant l'union des célibataires est alors la forme la plus aboutie pour vivre avec et sans l'autre, dans une forme de couple qui garantisse l'indépendance et la sauvegarde de son autonomie. Non pas que l'identité soit alors définitivement préservée, mais qu'il soit possible d'en changer à volonté. Les nouveaux liens, ce sont des relations où l'identité peut être sans cesse redéfinie, au gré des rencontres et des circonstances. C'est la poly-identité potentielle qui devient la garantie de son identité. Le partenaire n'est plus celui qui m'assigne à une identité, stable et rigide, mais qui me permet d'affirmer une polyvalence dans le renouvellement que me propose la rencontre avec tous les autres.

Avec la reconnaissance de la légitimité de la relation au tiers comme constitutive de la relation de couple, une nouvelle ère commence. Certes, la période contemporaine se caractérise par la juxtaposition de contrats de couple hétérogènes. Tous n'obéissent pas au même credo, et certains vont plus loin que d'autres dans la démarche. Mais ce qui caractérise le modèle du couple fissionnel c'est, dans son extrême pluralité, la récurrence de la possibilité d'une vie séparée. Quelque part le couple se ménage, même sur un mode mineur, le droit de ne plus être en couple.

Ce qui est remarquable, c'est la recherche commune de faire conjuguer affirmation de soi et relation conjugale construite sur le sentiment amoureux. Qu'un des critères s'estompe et la relation est remise en cause. Il devient peu supportable de se perdre dans une relation, ou de la maintenir si l'amour n'est plus. Or, celui-ci se régénère d'autant mieux qu'il peut s'alimenter à d'autres sources. Il est donc envisageable que les séparations régressent à l'avenir, quand les couples auront su remettre véritablement en question l'héritage romantique et se forger d'autres principes. Quand le tiers aura pleinement et véritablement droit de cité, l'abandon sera non avenu. Encore de manière confuse, ces relations s'inventent et établissent de nouveaux codes. Elles doivent souvent entrer en lutte, s'affranchir des représentations sociales proposées comme idéal. Le Grand Amour autosuffisant dispose encore de ses lettres de noblesse. Le démythifier permet de retrouver sereinement d'autres partages.


NOTES

1
I. Théry, Couple, filiation et parenté aujourd'hui, La Documentation française/Odile Jacob, 1998.



2
T. Laqueur, La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 1990.



3
G. Falconnet et N. Lefaucheur, La Fabrication des mâles, Seuil, 1975.



4
D. Cooper, Mort de la famille, Seuil, 1972 ; T.-G. Atkinson, L'Odyssée d'une amazone, Des femmes, 1974.



5
C. Malraux, Le Bruit de nos pas, T. IV, Grasset, 1973.



6
P. Caillé, Un et un font trois. Le couple révélé à lui-même, ESF, 1991.



7
F. de Singly, Libres ensemble, Nathan, 2000.



8
G. Simmel, Philosophie de l'amour, Rivages, 1988.



9
C. Villeneuve-Gokalp, « Vivre en couple chacun chez soi », Ined, Population, n° 5, septembre 1997.



10
A. Rauch, Le Premier Sexe. Mutations et crise de l'identité masculine, Hachette, 2000 ; D. Welzer-Lang (dir.), Nouvelles approches des hommes et du masculin, Pum, 2000.



11
M. Dorais, Éloge de la diversité sexuelle, VLB, 1999.




Serge Chaumier


Maître de conférences à l'université de Bourgogne. Auteur de La Déliaison amoureuse. De la fusion romantique au désir d'indépendance, Armand Colin, 1999.




Venue d'outre-Atlantique, la tendancequeer propose un point de vue nouveau sur la construction des identités, issu des études féministes et des mouvements homosexuels.

En proposant de dépasser les dualismes, le mouvement queer réaffirme le caractère politique de la construction sociale des corps, des genres et des sexualités. C'est donc dans le sillage de Michel Foucault, comme le montre bien David Halperin (1), qu'il faut inscrire ce courant intellectuel.

Certes, on pourrait trouver d'autres antécédents, y compris chez ceux que M. Foucault prend pour cible, Marcuse, Deleuze et quelques autres. Le point essentiel est l'opposition à la naturalisation des rapports sociaux, et aux tendances essentialistes. Au lieu de s'enfermer dans une nouvelle identité qui serait solide et définitive, la tendance queer préfère insister sur la porosité et la reconstruction incessante des catégories. De la même manière que l'opposition binaire homme/femme serait une production sexiste, la dualité hétéro/homosexuel serait une production qui réaffirme et entérine des différences socialement construites.

La caractéristique des queers est de revendiquer le droit à la multiplicité des identités et à une remise en cause de l'étiquetage. L'identité queer ne se définit pas de manière substantielle par ce qu'elle est, mais par ce qu'elle transforme. C'est, selon D. Halperin, un horizon de possibilités « pour repenser les relations entre les comportements sexuels, les identités érotiques, les constructions du genre, les formes de savoir, les régimes de l'énonciation, les logiques de la représentation, les modes de constructions de soi et les pratiques communautaires - c'est-à-dire pour réinventer les relations entre le pouvoir, la vérité et le désir ».

NOTES
1
D. Halperin, Saint Foucault, Epel, 2000.

Serge Chaumier


Vivre seul ou bien à deux?


Depuis trente ans, le couple et le mariage ont fortement évolué, allant vers une fragilisation des unions. Par ailleurs, le nombre de personnes vivant seules a fortement augmenté.

Tout d'abord, on se marie plus tard : l'âge au premier mariage a reculé d'environ quatre ans, pour les hommes comme pour les femmes, en vingt ans. La génération née en 1965 s'est mariée vers 28,5 ans pour les hommes et 26 ans pour les femmes.

Ensuite, on ne se marie pas toujours. Le nombre de couples non mariés continue d'augmenter : de 1 sur dix en 1990, il est passé à 1 sur 6 en 1999. On ne dit plus « ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants » mais « ils eurent un enfant, se marièrent et en firent un second ». En effet, de plus en plus souvent, le premier enfant précède le mariage : en 1996, 53 % des aînés sont nés d'un couple non marié, contre 29 % des cadets. En 1975, il y avait 11 % de « conceptions prénuptiales », c'est-à-dire d'enfants nés dans les huit premiers mois du mariage. En 1996, il n'y en avait plus que 4 %. On ne se marie donc plus dans l'urgence, pour « légitimer » une future naissance. Mais de plus en plus souvent, l'enfant qui tient le bouquet de la mariée est celui du couple : en 1999, 28 % des mariages légitimaient au moins un enfant (contre 5,3 % en 1969).

Stabilisation des divorces, augmentation du célibat

De plus en plus souvent, le mariage est suivi d'un divorce. La proportion de mariages rompus après vingt ans est passée de 11,5 % pour ceux contractés en 1950 à 36,3 % (estimation) pour ceux de 1984. Mais si le taux de divorce a fortement augmenté entre les années 60 et 90, il se stabilise depuis 1995.

Pourtant, à y regarder de plus près, ce n'est pas seulement le couple qui a changé, mais aussi le célibat. En 1968, 20 % des foyers français étaient composés d'une seule personne. En 1999, le chiffre atteint les 30 %. Cela veut-il dire que l'augmentation du nombre de personnes seules est dû à la diminution des mariages et à la hausse des divorces ? Cela ne semble pas si simple. Car d'une part, la proportion de couples (mariés ou non, avec ou sans enfants) n'a pas changé depuis 1968. Et d'autre part, ce sont les « mé-nages complexes », c'est-à-dire composés de plusieurs couples ou d'une famille avec les ascendants, ou avec des enfants adultes, qui ont quasiment disparu du paysage français. Un grand nombre de personnes célibataires, qu'elles soient de jeunes adultes, ou des personnes âgées dont le conjoint est dé-cédé, qui habitaient auparavavant avec leur famille, vivent maintenant seules. L'augmentation des divorces a par contre provoqué une forte augmentation des familles monoparentales, passées de 3 % à 7 % entre 1968 et 1999, qui sont une autre forme de célibat.

Gaëtane Chapelle

Les cinq leçons de parenté

Les cinq leçons de parenté de Maurice Godelier

Nicolas Journet
Dans « Métamorphoses de la parenté », Maurice Godelier revisite en six cents pages l'essentiel des théories de filiation et d'alliance. D'où il ressort que, pour l'essentiel, la famille est beaucoup moins liée aux besoins de la reproduction qu'aux idées politiques et religieuses des sociétés humaines.

Familles recomposées ou monoparentales, reproduction médicalisée, couples homosexuels : tout cela signifie-t-il que les rapports de couple, de parents à enfants, de famille soient aujourd'hui, dans les sociétés modernes et libérales, au bord de la décomposition ? Ou sont-ils à la veille de leur remplacement par d'autres, entièrement inédits et soupçonnés d'artificialité ?

Dans un ouvrage récent, Métamorphoses de la parenté (Fayard, 2004), Maurice Godelier, anthropologue, spécialiste des Baruyas de Nouvelle-Guinée, entreprend de fonder une réponse à cette question en reprenant à peu près tout ce que l'étude comparée des sociétés - pas seulement la nôtre - peut nous apprendre sur les fondements mêmes des rapports familiaux. Il inscrit les transformations des sociétés modernes dans une histoire longue, et revient sur les théories qui - en anthropologie - font coïncider l'origine des sociétés humaines avec l'invention de la parenté. Problèmes classiques, que l'on n'ose plus si souvent aborder, tant ils supposent de retours sur l'histoire de l'anthropologie. Mais M. Godelier sait où il va : ses travaux l'ont mené de l'analyse de la tenure foncière chez les Baruyas à celle des mythes et des rites d'initiation. Fondées au départ sur un solide matérialisme, ses idées ont évolué : lorsqu'il publie en 1982 La Production des grands hommes, il est déjà persuadé que la domination masculine, chez les Baruyas, repose avant tout sur une idéologie partagée entre les sexes. Il met cela au clair en 1984 (L'Idéel et le Matériel), et élargit encore son point de vue en 1996 : dans L'Enigme du don, il soutient qu'il y a du « religieux » dans les échanges, pas seulement de l'« économique ».

A l'époque, il a déjà entamé des travaux comparatifs sur les systèmes de parenté et de mariage dans le monde : dix ans de recherche ont été nécessaires pour rassembler les éléments du volume extrêmement touffu qu'il publie aujourd'hui. Se gardant de la critique radicale et de la déconstruction systématique, M. Godelier montre que la parenté n'est pas une donnée de la nature, ni biologique ni psychologique. « Dans l'immense majorité des sociétés connues, les rapports de parenté naissent de la mise en pratique de principes communément admis par les individus. » Des principes qui touchent à la filiation, au mariage, aux théories de la reproduction, aux limites de l'inceste, mais qui au bout du compte sont « politiques » et « religieux », c'est-à-dire concernent les rapports de solidarité et de domination entre les sexes, entre les générations. Il s'ensuit que la parenté est une configuration inscrite dans l'histoire, et que ses métamorphoses reflètent, plus que des nécessités, la transformation de l'imaginaire des sociétés. Quels enseignements pour les sociétés modernes peut-on tirer de cette philosophie générale ? C'est ce que nous avons demandé à M. Godelier de nous expliquer, et que nous résumons dans ces cinq leçons de parenté.

Leçon I : la filiation n'est pas limitée au couple

La filiation, dans notre usage occidental, désigne le lien juridiquement reconnu qui unit des parents à leurs enfants. Il présente la même structure que les liens d'engendrement, et cette confusion a survécu à l'affaiblissement du mariage. Ce lien est reconnu de manière égale avec le père et avec la mère, mais seulement avec eux, sert rarement de support à des liens sociaux qui dépassent la famille restreinte. Dans beaucoup d'autres sociétés, la pratique est différente : la filiation entraîne l'appartenance des individus à des groupes de plus grande extension (lignage, clans). C'est pourquoi les anthropologues anglo-saxons parlent alors de « descendance », terme qui a l'avantage de distinguer le social du naturel... Dans beaucoup de cas, le lien de descendance n'est établi qu'avec un des deux parents et, au-delà, avec le groupe qu'il représente. De là est née la théorie anthropologique selon laquelle la parenté, dans les sociétés sans Etat, sert à délimiter des « groupes de descendance », au sein desquels les individus vivent, partagent, se reproduisent, et dont ils tirent leurs droits, leur propriété, leur identité, leur place. Jusqu'à il y a peu, un débat opposait, chez les anthropologues, ceux qui voyaient dans ces groupes une extension des rapports familiaux (donc d'engendrement) (1), et ceux qui les considéraient comme des divisions sociales conventionnelles fondées sur des croyances (par exemple d'un sang partagé, d'un ancêtre commun, etc.). « Faux débat », affirme M. Godelier, car les conceptions relatives à l'engendrement sont tout aussi imaginaires que celles qui président à la descendance : on dira en Europe qu'un enfant est du « sang » de ses parents quand, en Chine ancienne, on lui attribue le « souffle » des ancêtres de son clan paternel, alors qu'en Australie, on ne reconnaît aucun lien de substance entre un enfant et son père. «Tout cela n'a guère à voir avec la biologie de la reproduction : les conceptions relatives à la reproduction et à la filiation sont des idéologies, qui ne sont pas toujours en accord les unes avec les autres.»

Les groupes de descendance sont-ils, pour autant, des groupements comparables à des associations, des factions, des divisions administratives ? Ne seraient-ils pas l'apparence que pourraient prendre des groupements liés par une propriété collective, ou un territoire commun, ou une position commune dans la société (comme des castes, des strates) ? « Pas pour autant, affirme Maurice Godelier, les groupes de parenté sont des groupements spécifiques. » Il rappelle les propos de l'ethnologue britannique Meyer Fortes qui écrivait que les rapports de parenté lient les gens « qu'ils le veuillent ou non (2) » : bref, la parenté n'est ni un groupement d'intérêt provisoire, ni un simple contrat dans la mesure où elle n'est pas choisie, mais plutôt imposée. Une réalité que la société contemporaine n'ignore pas, mais dont elle ne réalise pas vraiment les contraintes : si les liens de filiation ne sont pas choisis, ils ne sont pas obligatoirement affectueux, personnels, protecteurs. Il peut entrer en eux une bonne dose d'indifférence, de contrainte et de domination.

Leçon II : la reproduction n'est pas la parenté

Dans les sociétés chrétiennes d'Europe et d'Amérique, il y a une certaine confusion entre la reproduction et la descendance. Cette confusion est entretenue, en partie, par le fait que nos visions de la reproduction et de la filiation sont fondées sur la symétrie des sexes : l'homme et la femme contribuent à part égale aussi bien à fabriquer l'enfant qu'à lui donner une identité sociale. Le mariage est un contrat d'exclusivité sexuelle parfaitement symétrique. « Par tradition, nous avons l'illusion que la chair et la reproduction, c'est la même chose, et que la parenté - comme l'a montré David Schneider (3) - est une question de plus ou moins grande proximité de sang. Mais, après avoir étudié trente-deux sociétés différentes sous cet angle, je peux dire que cela n'est vrai nulle part : partout dans le monde, les théories de la reproduction sexuée sont insuffisantes à définir ce qu'est la filiation, et parfois même semblent la contredire. » Il y a des sociétés entièrement matrilinéaires dans lesquelles les gens affirment que la mère n'est pour rien dans la formation du foetus : c'est le cas des Maenge de Nouvelle-Bretagne, qui expliquent que la femme n'est qu'un réceptacle. En revanche, ce sont ses ancêtres qui vont donner une « âme » à l'enfant et déterminer son identité. Dans d'autres cas, la théorie de la reproduction est en accord avec la règle de filiation, mais elle est toujours insuffisante. « Ce qui veut dire que pour faire de la parenté, il faut plus que deux organismes qui se reproduisent : il y a toujours un intervenant extérieur, un ancêtre ou un dieu qui fait véritablement le lien entre l'enfant, ses parents et la société qui le reconnaît comme tel. Chez les Baruyas de Nouvelle-Guinée, c'est un ancêtre qui s'incarne en lui, chez les Eskimos aussi, et chez les chrétiens, c'est Dieu qui introduit une âme dans le foetus, sinon ça n'est pas vraiment un être humain, il ne peut pas être baptisé ni sauvé du péché originel. »

Cela veut-il dire que la « parentalité » est une doctrine, dont chaque société posséderait ainsi une version différente ? En réponse, M. Godelier rappelle l'histoire de l'échec de l'évangélisation de la Chine : après une première période de christianisation tolérante menée par les jésuites, les dominicains qui les remplacèrent au xviiie siècle tentèrent d'abolir le culte des ancêtres, et furent expulsés de Chine... Or, dans la doctrine chinoise ancienne, tout être humain est la réincarnation d'une âme ancestrale. Ce genre de conception a toujours été combattu par les Eglises chrétiennes, pour qui l'âme est unique et ne peut passer d'un individu à l'autre : sinon, comment distinguerait-on celui qui sera sauvé de celui qui ne le sera pas ?

Il y a donc des enjeux politiques et religieux dans la conception des âmes et des personnes, qui ne se ramènent pas aux mécanismes connus ou supposés de la reproduction sexuée. Même si le rapport est lointain, on ne peut s'empêcher d'évoquer les techniques modernes de procréation assistée. Ça n'est pas parce que nous maîtrisons aujourd'hui certains aspects de la reproduction que nous savons mieux ce que signifie être un fils, un père, une fille, une mère. Quelles que soient les conditions dans lesquelles des cellules reproductrices sont utilisées, ce n'est pas leur origine biologique qui fonde la parenté. Il faut toujours qu'une autorité morale, religieuse ou politique vienne le dire.

Leçon III : l'inceste n'est pas qu'un interdit de mariage

«La prohibition de l'inceste n'est pas l'acte premier de la parenté, fondateur des sociétés humaines. » La formule, proposée en 1949 par Claude Lévi-Strauss (4), a pourtant eu un succès immense. Elle a pour avantage de rapporter à un fait simple et unique l'instauration des systèmes de parenté et des interdits sexuels touchant les parents consanguins. L'interdit sexuel était l'expression négative de l'injonction faite à chacun, dans toutes les sociétés, d'épouser hors du cercle de sa consanguinité (dont l'extension est variable selon les cas). D'un point de vue logique, la prohibition de l'inceste pouvait être considérée comme le premier acte instituant une distinction conventionnelle entre deux classes d'apparentés : les épousables et les non-épousables. On pouvait donc dire que les systèmes de parenté étaient des systèmes instaurant l'échange des femmes entre les groupes et assurant - pour certains d'entre eux - leur reproduction de génération en génération : c'est ce que l'on appelle la « théorie de l'alliance », venue compléter, sinon remplacer, la « théorie de la filiation » dans l'analyse des fonctions de la parenté. Sa démonstration s'appuie, de manière convaincante, sur l'analyse des systèmes dits « élémentaires » (et ils sont nombreux dans la littérature ethnographique) où les mariages s'effectuent entre certaines catégories de parents et se répètent de génération en génération. Toutefois, l'ensemble de la théorie repose sur certaines généralisations, notamment sur le fait que le mariage serait toujours un échange et que l'interdit de l'inceste ne toucherait que des mariages consanguins.

Or selon M. Godelier, ces deux propositions sont contestables. « Il n'y a pas de théorie simple de l'interdit de l'inceste. Tous les mariages ne sont pas des ouvertures à l'autre : aujourd'hui, on sait que les Egyptiens épousaient couramment leur propre soeur. Ce n'était pas une pratique réservée aux familles nobles ou royales, mais une pratique courante. Les anciens Iraniens mazdéens se mariaient aussi avec leur soeur, et faisaient bénir l'union par un prêtre qui avait lui-même épousé sa soeur. Cela ne veut pas dire qu'il n'existait pas du tout d'interdit : en Egypte, il était inconcevable qu'un père épouse sa fille. En revanche, c'est ce que fit Darius, roi des Perses. Les Grecs traitaient les Perses de "chiens" pour cette raison, mais permettaient tout de même l'union avec la demi-soeur utérine à Sparte, agnatique à Athènes. Et lorsqu'ils allèrent coloniser Alexandrie, ils découvrirent le mariage avec la soeur. Les Romains interdiront le mariage avec la soeur, et les Eglises chrétiennes approuveront cela pour des raisons qui n'ont plus rien à voir avec l'obligation d'échanger des femmes. »

On ne peut donc pas affirmer que cette obligation soit le fondement unique des règles de comportement sexuel et matrimonial. « L'inceste est un mauvais usage du sexe, explique M. Godelier, ce n'est pas toujours une infraction à une règle qui voudrait que l'on se marie hors de chez soi. » L'exclusion (variable) des consanguins fait partie - comme le soulignait déjà Jack Goody en 1985 (5) - de la kyrielle de règles, jugements et autres évaluations morales qui entourent l'exercice de la sexualité dans les sociétés humaines. Mais si ces interdits ne visent pas nécessairement à instaurer des échanges, à quoi servent-elles ? A réglementer la sexualité en général qui, selon M. Godelier, n'est pas antisociale, mais simplement asociale : tout interdit moral, toute règle portant sur son exercice - qu'il soit hétéro ou homosexuel - a donc un caractère conventionnel, au même titre que la politesse, les règles d'obéissance, de coopération, etc. « La sexualité crée autant d'antagonismes et de rivalités qu'elle peut également créer de liens. » Citons un passage particulièrement éclairant de son livre : « La sexualité-désir associée à la possibilitéd'un commerce sexuel généralisé peut même menacer la reproduction des liens sociaux en devenant la source de conflits et de confrontations qui risquent de compromettre la reproduction des rapports politiques et religieux de parenté qui constituent l'armature des sociétés. Il est donc normal qu'elle soit exclue de certains contextes familiaux.» Ce qui veut dire que les interdits sexuels ont une fonction qui peut être indépendante des règles du mariage. Evidemment, les unes et les autres ne sont pas tout à fait indépendantes : dans les sociétés chrétiennes traditionnelles, tout rapport sexuel hors mariage étant un péché, un interdit de mariage est aussi un interdit sexuel... Mais ce n'est pas le cas dans toutes les sociétés.

Leçon IV : la famille n'est pas le fondement de la société

« La parenté ne suffit pas à faire une société. » La leçon figure plusieurs fois dans l'ouvrage de M. Godelier. Elle intervient en réponse à l'idée, assurément cultivée par les anthropologues, qu'en l'absence d'autres rapports de domination et de dépendance, les relations de parenté et de genre suffisent à organiser les sociétés dites « sans Etat » et « sans classes ». « Il y a quarante ans, confie M. Godelier, je suis allé pour la première fois chez les Baruyas de Nouvelle-Guinée : une société sans classes, sans castes, sans Etat, sans gouvernement. Comme beaucoup d'autres anthropologues, je ne pouvais qu'être convaincu que tout cela était remplacé par la parenté : dix-sept clans patrilinéaires qui entretiennent des mariages selon des règles établies, cela fait une organisation, un système d'échanges, des rapports de dépendance mutuelle, bref une forme d'économie primitive. Mais j'ai trouvé qu'il y avait d'autres éléments en jeu : un territoire, une certaine notion de souveraineté collective. Et puis j'ai découvert qu'aucun clan n'était lié avec tous les autres : il n'y a pas de lien de dépendance matrimoniale entre tous les clans. Il y a du commerce, des échanges, mais pas non plus entre tous les groupes. Alors, que signifie "être baruya" ? J'ai trouvé que c'était le rituel d'initiation, qui crée une dépendance imaginaire entre tous les hommes d'une même génération. C'est le fait qu'ils sont tous soumis au même rite qui engendre que les Baruyas se reconnaissent comme tels. C'est de là qu'ils tirent le droit d'exploiter leur territoire souverainement. Ce sont ces liens politico-religieux qui font leur unité totale : les sociétés, même primitives, ne sont pas fondées sur la parenté, ni sur les contraintes de l'économie, mais sur un imaginaire politique et religieux (...). Nulle part la parenté ne permet à elle seule de créer une dépendance matérielle et sociale entre tous les individus et tous les groupes qui composent une société. Elle ne peut en faire un tout, la fermer sur elle-même. Et dans les sociétés sans classes, l'économie non plus ne peut le faire. »

D'autre part, lorsque les usages de filiation et de mariage changent, on remarque que c'est sous l'effet d'une pression politique, ou religieuse, plutôt que sous l'effet de changements économiques. Les Telefolmins (un peuple de Nouvelle-Guinée) ont continué de pratiquer les mariages par échanges de soeurs, même si, depuis trente-cinq ans, leur mode de vie a changé sous l'effet de la colonisation de leur région. Ils n'y ont renoncé que lorsque des missionnaires protestants leur ont expliqué que c'était mal.

L'enjeu d'une leçon comme celle-là devient plus immédiat si on l'applique à la famille moderne. On peut être persuadé que la famille - telle que nous la connaissions au début de ce siècle - était une sorte d'îlot naturel dans un océan de rapports institutionnels : une sorte de rempart contre la marchandisation des rapports humains, l'individualisme abstrait, l'égoïsme absolu, etc. « En réalité, comme l'a montré J. Goody en 1985 (6), l'Eglise catholique est en bonne partie responsable du façonnage de la famille moderne: c'est elle qui a - entre le ve et le xiiie siècle - interdit la polygamie, les mariages proches, le concubinage, le divorce, le remariage des veufs, l'adoption, etc. Plusieurs de ces interdits ont été levés par la laïcisation des sociétés, mais il en reste des traces profondes dans nos valeurs actuelles. C'est l'Eglise qui a imposé le mariage par consentement mutuel, contre le pouvoir des parents de faire et défaire les mariages des enfants. L'islam, en revanche, a beaucoup moins transformé les usages de parenté des sociétés qui se sont converties à ses principes. »

Prolongeons la leçon : si nos pratiques des relations de filiation, de couple et de famille dépendent ainsi d'une doctrine morale, religieuse ou politique, et que nous constatons qu'elle change, c'est que nos idées changent. Il n'y a pas de fatalité naturelle ou économique qui le voudrait à notre place. La famille peut changer, adopter des formes nouvelles, les liens sociaux ne s'effondrent pas pour autant, car la parenté n'en est qu'un aspect.

Leçon V : la parenté sociale est de retour

« Quel avenir pour la famille ? » De son regard comparatif jeté sur la parenté et la famille dans les sociétés traditionnelles, M. Godelier tire - quant à ses évolutions actuelles - d'abord un bilan. Selon lui trois choses ont fondamentalement changé en Occident (depuis un siècle) : « La sexualité, les rapports entre les genres et la place des enfants dans les familles. »

Le développement d'une sexualité beaucoup plus libre a accompagné le recul du mariage comme cadre obligatoire du couple. Le concubinage est aujourd'hui un cadre fréquent de la reproduction, et il a été légalisé dans la mesure où il n'existe plus de distinction légale entre la filiation légitime et naturelle. D'autre part, l'évolution de leur condition économique, le partage égalitaire de l'autorité parentale ont transformé la place des femmes dans la famille, qui est aujourd'hui égale en droit et en liberté à celle des hommes. Enfin, l'enfant occupe désormais en Occident une place de plus en plus centrale dans la famille et aux yeux de la loi : la plupart des dispositions concernant la famille et le couple sont prises « dans l'intérêt de l'enfant ». Il s'ensuit que le rapport de parentalité devient l'axe central de la parenté, et doit être capable de résister à toutes les décompositions/recompositions entraînées par l'instabilité des couples.

« Une nouvelle forme de parenté est en train de se construire en Occident, commente M. Godelier, où la famille ne coïncide pas nécessairement avec le couple. » Il s'agit d'une parenté fondée sur ce principe universel - mais que nous avions tendance à oublier - où les parents ne sont pas forcément ceux qui font les enfants, mais les adultes qui les nourrissent, les élèvent, assurent leur avenir.

Cette parenté sociale n'a pour l'instant aucun fondement légal, car elle n'a occupé pendant des siècles qu'une place mineure dans les sociétés chrétiennes, où l'Eglise s'est toujours efforcée de limiter l'adoption. En outre, elle tend à imiter le modèle de la famille traditionnelle, et apparaît donc en concurrence avec les liens d'engendrement reconnus légalement. Mais elle peut trouver sa place à travers des statuts nouveaux : en Angleterre, le Children Act existe depuis 1989 et autorise à transférer une partie de l'autorité parentale aux beaux-parents qui élèvent les enfants, leur donnant statut de quasi-parents. « Du point de vue de l'anthropologie comparée, le fait que la conjugalité se disjoigne du parental, que la parentalité soit sociale, et non génétique, tout cela ne représente rien de nouveau, et est au contraire beaucoup plus répandu dans les sociétés traditionnelles où les liens de parenté avaient une extension plus grande qu'ils n'en ont dans les sociétés modernes. » Paradoxalement, donc, les transformations actuelles de la famille nous rapprochent plutôt de modèles forts anciens de la parenté, où le couple n'était pas forcément le tout de la famille, où l'on pouvait avoir de nombreux pères et mères. Peut-on en dire autant des modes de reproduction inédits amenés par les technologies de procréation assistée ? L'insémination, le transfert d'ovocytes permettent - grâce aux règles d'anonymat - de simuler des parentés naturelles.

Le processus est inverse de celui qui préside aux familles recomposées : ici, le tiers parent n'a d'existence que génétique. Doit-il rester caché, son rôle doit-il être reconnu ? «Il existe, rappelle M. Godelier, un débat ouvert à ce sujet, où les arguments psychologiques pèsent lourd. Sociologiquement, la question n'appelle pas de solution unique. Si la technique de procréation est nouvelle, de nombreux exemples ethnographiques montrent que la situation créée ne l'est pas : chez les Samos étudiés par Françoise Héritier, le premier-né d'une femme n'est jamais le fils de son époux légitime. Le père est connu mais n'a pas de rôle parental. Dans d'autres sociétés, on peut aller jusqu'à ignorer le nom du père.»

Reste, enfin, un cas relativement plus innovant : celui du droit accordé à des couples homosexuels d'établir des liens de filiation avec des descendants, à l'égal de couples hétérosexuels. Il faut d'abord savoir que l'existence de foyers homosexuels élevant des enfants est un acquis. Le problème est celui de leur reconnaissance. Le fait est que, jusqu'à présent, on ne connaît pas de société qui le pratique pleinement et ouvertement. En effet, dans les exemples connus, il s'agit de couples de même sexe élevant des enfants, mais n'ayant pas de rapports sexuels. Ou bien certains peuples concluent des mariages entre hommes, mais ce lien sexuel n'a pas vocation à la formation d'une famille. C'est, en quelque sorte, l'équivalent d'un Pacs. Face à la demande de reconnaissance, les pays démocratiques répondent en ordre dispersé : certains Etats américains autorisent l'adoption par un couple de même sexe mais, globalement, le mariage homosexuel est interdit par la Constitution. Au Canada, c'est l'inverse : le mariage est possible, mais pas l'adoption. Il paraît difficile à l'anthropologue d'apporter un avis informé sur la question : M. Godelier souligne que la reconnaissance et l'acceptation de l'homosexualité ont varié dans l'histoire des sociétés occidentales, mais n'ont jusqu'à présent pas été associées au désir d'élever des enfants. La nouveauté est dans la volonté de le satisfaire. Selon M. Godelier, ce désir d'enfant adopté n'est pas particulier aux homosexuels : il se manifeste aussi chez de nombreuses femmes seules, témoignant du fait que parentalité et couple hétérosexuel ne sont pas inconditionnellement liés.


NOTES

1
Voir sur ce sujet H.W. Scheffler et F.G. Lounsbury, A Study in Structural Semantics: The Sirionos kinship system, Prentice Hall, 1971.



2
M. Fortes, Kinship and the Social Order: The legacy of Lewis Henry Morgan, Routledge & Kegan Paul, 1969.



3
D. Schneider, American Kinship: A cultural account, Prentice Hall, 1968.



4
C. Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, 1949, rééd. Mouton de Gruyter, 2002.



5
J. Goody, L'Évolution de la famille et du mariage en Europe, 1985, rééd. Armand Colin, 1997.



6
Ibid.




Trobriandais et Nas de Chine : du père discret à sa disparition


Dans les sociétés patrilinéaires, l'identité sociale des enfants est celle que leur transmet leur père, qui a des droits exclusifs sur ses enfants. Dans les sociétés matrilinéaires, c'est celle que leur transmet leur mère, qui a des droits exclusifs sur ses enfants. On a trop vite tendance à penser que ces régimes correspondent à une alternative simple : dans le couple, soit c'est le père qui domine, soit c'est la mère.

La prédominance des oncles

En réalité, c'est un peu plus compliqué que cela. Chez les Trobriandais étudiés au début du siècle par Bronislaw Malinowski et plus récemment par Annette Weiner (Women of Value, Men of Renown, 1976), les enfants naissent et sont élevés dans la maison de leur père et de leur mère. Il est de coutume d'affirmer qu'ils ressemblent à leur père, et jamais à leur mère. Le père est un compagnon très présent pendant la petite enfance. Toutefois, dans la doctrine locale, les enfants ne partagent aucune substance avec leur père, et n'appartiennent pas à son clan, mais à celui de leur mère. En fait, le personnage important de la famille est le frère de la mère, qui cède à sa soeur une bonne partie de sa récolte annuelle pour contribuer à élever ses enfants et, à leur puberté, accomplira pour eux les rituels nécessaires à leur entrée en société. L'oncle devient ensuite le mentor de ses neveux, s'occupera activement de leur mariage et leur cédera des terres. Dans la famille, donc, il n'est pas question de domination féminine, mais de la répartition inégale des rôles entre le père et l'oncle (frère de la mère), qui apparaît comme le véritable homme important pour ses neveux.

Chez les Nas du Yunnan (Chine, voir Cai Hua, Une société sans père ni mari, Puf, 1997), l'effacement du père peut aller jusqu'à sa disparition. Un foyer familial se compose, chez les Nas, d'un ensemble de frères et de soeurs qui partagent une maison et des terres. Les femmes conçoivent des enfants avec des amants de passage la nuit, et ne gardent pas forcément un souvenir précis de la paternité probable de l'un d'entre eux. Le résultat est que les enfants nas peuvent ignorer qui est leur père : peu importe, car ils sont élevés dans le foyer de leurs oncles.

L'effacement du père, dans ces exemples traditionnels, n'a donc pas grand-chose à voir avec les familles dites « monoparentales », où le seul rôle parental est assuré par une femme seule en général.

Aux Trobriand, le père est présent, même s'il tend à s'effacer devant le frère de son épouse. Chez les Nas, même s'il n'y a pas de père, il y a un ou plusieurs oncles dans la maison.

Nicolas Journet


Les Samos, une tradition de famille recomposée


Dans un article bien connu (« La cuisse de Jupiter », L'Homme, n° 95, 1985), l'ethnologue Françoise Héritier rapporte le cas d'une société d'Afrique de l'Ouest - les Samos du Burkina Faso - qui, traditionnellement, ne connaîtrait que des « familles recomposées ».

En effet, le préalable au mariage, pour une jeune femme samo, est d'avoir déjà eu un enfant avec un fiancé de coeur. Ensuite, lorsqu'un véritable mariage est conclu avec un autre homme, en général plus âgé et capable de verser la compensation d'usage, l'enfant du premier lit est élevé dans le foyer familial et rattaché au lignage de l'époux de sa mère. Bien que personne n'ignore qui en est le géniteur, le père biologique de ce premier enfant s'efface et s'occupe de son propre foyer, qui lui-même comprend l'enfant d'un autre homme, etc. Les premiers-nés ne sont pas tenus dans l'ignorance de leur origine, les Samos n'ayant aucune gêne avec cette pratique. Pourtant, on évite de prononcer à voix haute le véritable nom du père de l'enfant, si ce n'est pour offenser.

Cette manière de pratiquer n'est pas particulièrement en accord avec ce que les Samos pensent de la procréation et de la filiation qui, chez eux, relient fortement les substances sexuelles masculines avec la formation de l'enfant

Nicolas Journet


Homoparentalité : un modèle à construire


A l'appui de la thèse selon laquelle la famille (et non pas seulement le couple) homosexuelle aurait déjà fait partie de la tradition de certaines sociétés, on cite souvent l'exemple des Nuers du Soudan (avant leur christianisation). Certaines femmes stériles ou ménopausées n'ayant jamais eu d'enfants étaient en effet admises à épouser une femme plus jeune et féconde : la procédure était celle d'un vrai mariage, avec versement d'une compensation en bétail. Puis la jeune femme s'installait chez son « mari », et tenait son ménage, sans toutefois partager le lit de son conjoint. En effet, la jeune femme avait pour mission de fréquenter des amants, afin de tomber enceinte. Lorsqu'un enfant naissait de ces unions de passage, il était immédiatement rattaché au lignage de la femme la plus âgée, qui était considérée comme le « père » de l'enfant. Ainsi se formaient des familles homoparentales féminines tout à fait acceptées.

Homosexualité temporaire

L'autre exemple cité est celui des Azandés, autre groupe nilotique, chez lesquels Edward Evans-Pritchard a décrit un mariage ouvertement homosexuel. Du fait de la polygamie des aînés, il est fréquent que les jeunes Azandés ne puissent trouver femme avant 35 ans. Certains, en attendant, contractent des unions homosexuelles tout à fait officielles avec des garçons plus jeunes, à la famille desquels ils versent une compensation. Ces unions sont sexuelles, mais temporaires : elles ne débouchent pas sur des adoptions d'enfant. Elles représentent souvent la première étape d'un mariage hétérosexuel : lorsqu'une soeur du jeune homme épousé atteint l'âge convenable, elle prend la place de son frère, la compensation étant acquise à la famille, tandis que son frère peut utiliser une partie de ce bétail pour se marier à son tour.

Ces deux arrangements n'incarnent chacun qu'une partie des composantes du mariage homosexuel tel qu'il est revendiqué aujourd'hui. En se présentant comme l'homologue du mariage hétérosexuel, le mariage gay aspire à faire reconnaître le cumul de l'homosexualité et de la parentalité ; ce que ne font pas les exemples cités plus haut.

Nicolas Journet